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Lundi 4 février 2008
Dimanche 3 février: Couloir Nord au Trélod

Avec: Nico, Pierre-Antoine, Pierre

Une plaque qui part sous mes pieds, heureusement sans m'entraîner, puis le silence total... et pourtant une avalanche énorme est en train de dévaler ce long couloir de 600m de dénivelé ! Je mets quelques secondes à admettre que ce monstre est réel tellement il est silencieux. Je me retourne vers Pierre qui ne voit pas la suite du couloir, et ne voit donc pas les proportions que cela prend, pour lui hurler: "c'est énorme ! Il y a un gros aerosol (*) ! Pierre, on a complètement déconné !".
Mais reprenons les faits depuis le début...

(*) je ne sais pas s'il y avait vraiment un aerosol, c'est le mot qui m'est venu sur le moment, mais en tous les cas, un énorme panache de neige haut dans les airs...

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Le couloir Nord au Trélod (Bauges) est un beau couloir très encaissé, incliné autour de 38 degrés, sauf les 100 derniers mètres à plus de 40 degrés (les topos le prétendent plus raide, mais non, ce n'est pas du ski extrême). Le Trélod est un magnifique sommet au caractère très alpin, et globalement, c'est un itinéraire qui se mérite: 1800m de dénivelé au départ de Bellecombe-en-Beauges. Ce couloir est normalement emprunté à la descente après être monté par la voie normale, mais nous décidons plutôt de le remonter pour juger des conditions (ah ah, comme quoi, ça sert)...

C'est la course proposée par Pierre à Nico en ce dimanche ensoleillé, et à laquelle nous nous joignons (j'avoue, sans trop me poser de questions) avec  Pierre-Antoine.

Voiture garée à 1100m d'altitude environ, ce sont d'abord 800m de montée à l'ombre qui nous attendent pour atteindre le col des Portes.

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Ambiance de bout du monde... Depuis le col des Portes: la Montagne du Charbon et la Tournette.

Le franchissement du col, c'est le passage au soleil mais surtout au vent du sud très tempétueux... S'en suit une arête vers le Sud pour atteindre le dernier collu avant la montée de la VN vers le Trélod (après un petit détour paumatoire du coté Est de l'arête qui nous amène dans une impasse au dessus de barres rocheuses), où l'on retire les peaux de phoque pour descendre jusqu'au pied du couloir N.

Nico, ayant un genoux en vrac, s'arrête ici. Pierre-Antoine, qui reprend juste le ski de rando et ne se sent pas de faire le couloir, décide de nous accompagner jusqu'à sa base puis de revenir vers Nico.

C'est donc à deux, avec Pierre, que nous gravissons le couloir. Nous commençons à ski, et continuons à pieds à partir de la moitié du couloir environ. Sur 90% de la montée, il y a une 30-aine de cm de neige fraîche reposant sur une neige plus compacte, et les marches sont faciles à faire. Mais dans 2 ou 3 courts passages, il y a de plus grandes accumulations et il faut brasser... L'ambiance est en tous les cas au RDV: le couloir est très encaissé, la vue se rétrécie significativement, et les parois de la face nord nous surplombent.

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Pierre à la trace. Presque en haut du couloir !

En arrivant sous le col de sortie du couloir, Pierre remarque que c'est un terrain propice aux plaques. D'ailleurs, en traçant, on fait parfois partir des petits blocs. Oui, mais on se dit aussi qu'à pieds, tout cela reste très bien en place, et l'euphorie de terminer ce col puis de monter au sommet nous gagne.

Au col, nous sommes contents de voir que, comme dans le couloir Nord, le fort vent du Sud ne se fait pas sentir. Nous laissons les skis ici et faisons l'aller-retour au sommet avec piolet-crampons. Très belle ambiance encore, digne d'une course d'alpinisme, et arrivée au sommet majestueuse avec un vent du sud qui s'est calmé. Qu'il est bon d'être seuls dans un tel cadre ! Nous jubilons...

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Montée au sommet du Trélod. Au sommet ! Au fond, le Mont Blanc.

Revenus en haut du couloir, il est 15h et temps de déguster un morceau de Beaufort. Toujours pas de vent ici, nous flottons dans notre bonheur, et rechaussons bientôt les skis pour ce qui doit être le moment phare de la course: la descente du couloir Nord ! Les signes observés tout à l'heure qui auraient dû nous faire choisir la voie normale de descente plutôt que le couloir sont oubliés, nous allons nous gaver de poudreuse !

Je me lance, enchaîne quelques virages, puis m'arrête pour filmer Pierre qui se lance à son tour dans le couloir. C'est dans la boite, je repars, et là, je déclenche une petite plaque d'environ 20cm de profondeur sur quelques mètres de large (mais assez longue). Je m'en éloigne (elle ne m'a pas entraînée avec elle), puis m'arrête pour regarder où cette plaque va elle même s'arrêter... Pierre est encore plus haut, il a vu ma plaque partir mais ne voit pas la suite des événements.  Dans un silence incroyable (les rares avalanches que j'avaient vu jusqu'ici faisaient toujours un de ces boucans !), ma plaque entraîne tout le reste du couloir, soit des tonnes de neige accumulées dans ce goulot, et devient bientôt monstrueuse: un gros panache de neige s'en élève... Ca dure, ca dure, je n'en crois pas mes yeux. Et quand je fini par réaliser ce à quoi je viens d'échapper, j'en tremble.. Je dis à Pierre de ne plus bouger, je regarde si je suis bien stable: le mieux est encore de retourner à l'endroit où la plaque est partie, au moins, là c'est purgé. Je me dis que Nico et Pierre-Antoine ont dû voir ça et doivent être morts de trouille pour nous: nous essayons de les appeler sur leur portable avec Pierre, mais nous tombons sur leur répondeur sur lequel nous laissons un message. Puis je vais me mettre plus bas à l'abri pendant que Pierre descend les 50 m de poudre (qui peuvent potentiellement partir) pour rejoindre la zone purgée. Voici l'ampleur des dégâts:

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L'avalanche a tracé une autoroute... Il y a une cassure de parfois près d'1m sur les bords du couloir !

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Vue du bas. À la sortie du couloir, les débris de l'avalanche.

Quand Pierre me rejoint, nous réalisons nos erreurs: oui, c'était bien un terrain à plaques, et non, on aurait pas dû descendre par ce couloir et préférer la voie normale malgré la déception d'être monté "jusque là pour ça"... Mais il faut retrouver ses esprits pour terminer le couloir désormais complètement purgé (au moins, ça risque plus rien maintenant...) et remonter jusqu'au col des Portes. Il faut bien avouer que la descente du couloir reste agréable dans cette poudreuse brassée. On médite quelques instants à la sortie du couloir sur l'amas de débris d'avalanche qui est venue mourir sur le replat un peu plus en aval. Puis on remet les peaux et on retrouve bientôt Nico et Pierre-Antoine. Ils nous racontent qu'ils étaient sur le point d'appeler l'hélico quand ils nous ont vu sortir du couloir... Belle trouille pour eux aussi. On reste assez sobre sur le sujet, comme si on voulait effacer cet épisode.

Fin de course magnifique dans les pentes ouest de la Dent de Porte complètement gavée de poudreuse, au coucher du soleil.

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Coucher de soleil sur les Bauges. Plaisir intense dans la dernière descente !

Nous sommes de retour à la voiture à 17h, quelle journée après un réveil à 6h et un départ vers 8h30...Mais à ce moment là, je considère que la journée fut magnifique, cette course grandiose, et je suis fière d'avoir réalisé les 1800 m de dénivelé sans broncher, et en traçant une partie du chemin en plus !



Et puis le lendemain, après avoir cauchemardé toute la nuit sur cette avalanche (me revoyant déclencher la même plaque mais partant avec et mourant par désintégration...), je réalise quel gros joker nous venons de griller... Comme j'ai fais un compte-rendu sur c2c, je reçois pas mal de réactions de personnes connues ou inconnues. Il y a toujours ceux pour qui "c'était évident qu'il ne fallait pas faire ça, espèce de grosse inconsciente", et ceux avec qui j'ai échangé des dizaines d'emails pour re-analyser la situation intégralement: relecture du bulletin de risques d'avalanche (BRA) de dimanche, discussion sur le choix de la course, re-analyse des conditions météo et nivologiques finalement rencontrées sur place, et rappel de tous les facteurs psychologiques qui entrent en compte (l'euphorie, l'effet de groupe, etc...). Ce sont les mêmes qui me disent à quel point il est facile d'analyser une situation après coup devant son ordinateur, mais beaucoup moins le jour J au milieu du couloir... et enfin qui me disent qu'à la vue des photos, ils comprennent mon mal-être à posteriori, et que je devrais vite remonter sur les skis pour faire passer la pilule.

Pour conclure:
1) Sur le choix de la course: il était prématuré d'aller faire ce couloir seulement 24h après les chutes de neige. J'avoue avoir suivi ce programme sans réfléchir, et sur place m'être laissée emballée par la ligne de ce couloir.
2) Même si nous ne sentions pas le fort vent du sud ni dans le couloir ni à sa sortie, il n'était pas raisonnable de poursuivre un couloir nord dans cette configuration de vent. Personnellement, je pense que les plaques dataient plutôt des chutes de neige elle-mêmes que du vent du sud qui soufflait ce jour là, mais ce n'est que mon hypothèse de non-spécialiste.
3) Nous avons senti que le haut du couloir était un terrain à plaques: nous aurions dû prendre ce signe au sérieux. À lui tout seul, ce signe aurait dû nous faire descendre par la voie normale (ou, possibilité suggérée dans certains des emails reçus depuis ce matin: se vacher en haut du couloir et faire partir ce qui devait partir volontairement avec les skis).
4) On exerce pas les mêmes pressions sur la neige à la montée à pieds qu'à la descente à skis (surtout quand c'est un peu raide et qu'on fait des virages sautés). Comme dit par Stef dans le commentaire plus bas, en plus les skis coupent les plaques dans le bon sens pour qu'elles se détachent. Donc ce n'est pas parce que ce couloir a tenu à la montée qu'il devait tenir à la descente, la preuve est faite.
5) Si nous avons ignoré tout cela, c'est parce que nous étions euphoriques à l'idée de descendre ce couloir, plutôt que la voie normale verglacée et sans intérêt. Nous nous sommes laissés envahir par l'ampleur de cette course, impatients de la réaliser intégralement par une si belle journée...
6) Avec Pierre, c'était notre première sortie ensemble, nous ne connaissions pas, nous ne connaissions pas non plus nos expériences respectives (même si nous nous les sommes racontées un peu dans la montée). Du coup, on compte un peu trop sur le fait que l'autre propose de faire 1/2 tour si c'est nécessaire, alors que chacun ne devrait compter que sur son propre jugement.

Mais comme sur les conseils de plusieurs personnes cette journée devrait rester un bon souvenir, j'ai quand même fait un petit film:


Et que cet "incident" soit porteur de leçons pour l'avenir:
"Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort" (Nietzsche).


PS: merci aux amis et inconnus qui ont compris le malaise et l'ont jugé constructivement.



Méthode Munter

J'avais connaissance de la méthode Munter qui a pour but d'aider à juger si une course de ski de rando est adaptée aux conditions et prévenir ainsi le risque de se retrouver dans une avalanche, mais je ne l'avais jamais utilisée. Loic me suggérait après cet incident d'appliquer les méthodes 3x3 et de réduction de Munter à ce cas pour voir ce qu'il en est... autant le dire tout de suite, avec les deux méthodes, cette course était complètement à proscrire ce jour là:

Il faut commencer par regarder la méthode 3x3, et si tous les critères sont positifs, passer ensuite à la méthode de réduction (consulter ce fichier pour comprendre la suite).

  • Méthode 3x3: je liste ci-dessous tous les critères négatifs qui indiquent que le feu est au rouge:
    • Filtre régional:
      • Terrain: pas de lecture de topo précise (mais connaissance des informations couloir nord à 45 degrés max.).
      • Facteur humain: je ne connais pas le "chef de course".
    • Filtre local:
      • Conditions: la quantité critique de neige est atteinte, il y a des accumulations de neige, le vent du sud est très fort et en avance sur les prévisions.
    • Filtre zonal:
      • Conditions/terrain: en arrivant sous le col, on remarque des plaques.

Cette première méthode donne donc un résultat négatif. Mais par curiosité, passons quand même à la deuxième méthode (néanmoins, la méthode de réduction n'est pas censée s'appliquer aux pentes de plus de 40 degrés, je crois par manque de statistiques, mais allons-y quand même):

  • Méthode de réduction:
    • le BRA dans le 73 était de 3: facteur de risque de 8.
    • Facteur de réduction "raideur de la pente": la pente la plus raide était de 45 degrés, soit un facteur de réduction de 1.
    • Facteur de réduction "orientation": couloir nord, soir un facteur de 1.
    • Facteur de réduction "fréquentation et mesures de précaution": groupe de 2 avec distances de sécurité, soit un facteur de réduction de 3.
    • Au total, le risque résiduel est de 8/3=2.67, soit bien au dessus de la limite tolérée de 1 (jusqu'à 1.5, ca peut être OK, mais au delà, il faut renoncer).

Dis plus simplement, par risque 3, il fallait soit que le couloir nord eut été moins raide (<40 degrés et on gagne un facteur de réduction de 2, ce qui fait tomber le risque résiduel à moins de 1.5), soit que ce fut un couloir raide mais orienté différemment. Notons que la pente moyenne du couloir est inférieure à 40 degrés, et que nous avons fait partir la plaque à la sortie plus raide du couloir. En ayant la méthode de réduction en tête, nous aurions pu par exemple commencer la descente avant d'atteindre cette partie.
Par La Muse - Publié dans : Ski de randonnée
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